Martine Aubry n’avait pas le choix : le PS titubait, les quadragénaires frondaient, les ténors l’ignoraient, son autorité vacillait. Il fallait donc briser la banquise. Elle l’a fait par la seule méthode disponible en déclenchant ce qu’elle ne pouvait pas empêcher, c’est-à-dire en programmant solennellement ces primaires ouvertes que jusqu’alors elle retardait ou repoussait (…)
Ces primaires affaiblissent malheureusement encore un peu plus la fragile
démocratie française. En l’occurrence, ce qui est bon pour le PS n’est pas
forcément bon pour la République. Le système des primaires ouvertes déclenchera
en effet une perestroïka qui échappera à ses auteurs. La modernisation
recherchée débouchera sur des métamorphoses involontaires. Pour commencer, ce
sera naturellement la fin du parti de militants. Jusqu’à présent, les adhérents
proposaient et les électeurs disposaient : les premiers sélectionnaient
les candidats, les seconds choisissaient le vainqueur. Désormais, les militants
feront de la figuration, tout le pouvoir revenant aux électeurs. Pour choisir
le champion ou la championne du PS, les militants prépareront les urnes,
assureront les permanences et dépouilleront les votes (sous vigilante
surveillance). Les sympathisants trancheront. Pour se raffermir, le PS se fait
ainsi hara-kiri. Les militants s’occuperont de la logistique, les électeurs de
la politique. Quels que soient leurs défauts, les adhérents débattaient,
lisaient, réfléchissaient, s’informaient. C’était une culture du volontariat.
Les sympathisants, eux, par principe moins impliqués, disposeront dorénavant du
monopole du pouvoir. Les électeurs seront les acteurs, les militants deviennent
des figurants.
Il y a pire. En sauvant le PS, les élections primaires ouvertes installent
la démocratie d’opinion. A partir du moment où l’on confie aux électeurs la
sélection des candidats à l’élection présidentielle, on lance un puissant
mouvement : si le système fonctionne et mobilise, comme c’est logique, il
tendra inéluctablement à se généraliser. Pourquoi sélectionner un candidat au
palais de l’Elysée et s’interdire de le faire pour les mairies ou les
présidences de conseils généraux et régionaux ? La France de gauche va
ainsi faire ses débuts en démocratie à l’américaine : un parti
d’électeurs, intermittent, épisodique, s’éveillant au moment des campagnes,
somnolent entre-temps ; des militants confinés au rôle de techniciens
d’entretien, des sympathisants tous puissants formés, informés et déformés par
la télévision. Le PS ne le sait pas encore mais il va devenir un parti de
téléspectateurs. C’est la victoire de l’émotion sur la raison. C’est
l’effacement de la démocratie représentative, l’enterrement des corps
intermédiaires. C’est l’achèvement d’une République intégralement
présidentielle. D’un Consulat.
(Extraits d’une tribune d’Alain Duhamel dans Libération du 3 septembre 2009)
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